Émile Baray, mon grand-père maternel

Les parents d’Émile Baray élèvent sept garçons nés à Auberville-la-Manuel. Pas une seule fille pour seconder sa mère. Émile est le quatrième. Ils font partie de la génération dite sacrifiée, leur jeunesse baignée de sang, une affligeante parenthèse dans leur vie.
Émile, classe 1905, a 28 ans quand il est rappelé sous les drapeaux par décret de mobilisation générale du 1er août 1914. Il laisse une fiancée en pleurs, Charlotte Cavelier. Avant de partir assumer son devoir de citoyen, il lui promet de la conduire à l’autel lors d’une permission. Le lundi 29 janvier 1917 à huit heures au clocher, Jules Roquigny, le châtelain de Saint-Martin-aux-Buneaux, les unit. Sans fortune ni bien, ils n’offrent pas d’anneau d’or à leur annulaire, le notaire ne leur rédige pas de contrat.
Blessé à plusieurs reprises, Émile sort de l’enfer.

Emile Baray en 1935

Il est un forçat du travail. Il économise pour réaliser son rêve : acheter une ferme pour mettre sa famille à l’abri du besoin. Il est journalier et “casseu d’cailloux”. La journée de travail terminée, il fonce à la carrière muni d’une massette pour casser des cailloux, contribuant à fabriquer nos élégantes bâtisses normandes lignées de briques et de silex. Il exerce cette double activité pour se constituer un pécule et acquérir des parcelles à vendre et sa ferme, sa ferme nourricière qui lui épargnera la famine.

Le voici cultivateur-propriétaire à Auberville-la-Manuel, un modeste agriculteur laborieux, pas mieux loti que la plupart, écrasé à la tâche, trempé de sueur, sérieux, économe par prudence, aussi maigre que les harengs saurs dont il déjeune de temps à autre vers dix heures, accompagnés d’un quignon de pain beurré, mais partageant sa paille et son avoine. Nanti de vingt-cinq hectares labourables, des herbages, un troupeau de vaches, une jument en guise d’ouvrière, Coquette, franche du collier, qui tracte la charrue et la charrette, des poules et des lapins, et sa ferme au fond d’une impasse empierrée, murs de brique, toit d’ardoise et sol en terre battue.

Il possédait trois parcelles au Quéneau, un lieudit de Veulettes-sur-Mer : un herbage pentu, clos, équipé d’abreuvoirs où paissaient en liberté des bovins avant l’abattage ; une terre de labour ensemencée en blé et en avoine ; une prairie semée de trèfle et luzerne et autres plantes fourragères que les vaches laitières broutaient au printemps et à l’automne.
Pour améliorer leur quotidien, son épouse Charlotte vend le lait, les œufs, le beurre aux villageois.

À l’occasion, Émile Baray emmène ses enfants dans la charrette

Ce doit être dimanche, car la chemise blanche est réservée à ce jour. Il est rasé de près et a parfumé son mouchoir d’eau de lavande. Dimanche, le jour consacré au Seigneur, une récompense au dur labeur de la semaine. Émile respecte la tradition chrétienne jusqu’au moment d’aller traire les vaches. Il est un pratiquant épisodique. Il ne s’acquitte de ses obligations religieuses qu’à Noël, Épiphanie, Pâques, Ascension, Pentecôte et Toussaint. Plutôt que d’accomplir ses dévotions, quitte à s’attirer les foudres célestes, il préfère rejoindre les copains en remerciant la Providence de cette circonstance bénéfique où il ne transpire pas. Il s’en excuse en disant que s’il ne va pas à la messe, c’est son affaire avec le Grand Manitou, directement, sans intermédiaire.

Quand ses articulations ont commencé à le chatouiller méchamment, il s’est fabriqué un jouquet pour ramener le lait de la traite des vaches restées en pâture à Veulettes. Pas un jouquet comme celui que les riches achètent, ses modestes finances ne lui permettant aucun écart, un jouquet à sa façon constitué d’un crochet fixé à chaque extrémité d’une solide sangle de cuir qu’il portait par son milieu sur la nuque ployée, les anses de deux seaux chargés de la traite crochetées par ce moyen, un seau à droite de son corps, l’autre à gauche dont il tenait les anses à bout de bras écartés. Ainsi, il soulageait le port des récipients. Il avait ajouté à ce jouquet particulier de fortune un carré de bois qu’il posait horizontalement sur les récipients à l’extérieur des anses, lui-même marchant à l’intérieur du carré, pour tenir les seaux encombrants à distance de ses hanches, cuisses et genoux. Il avançait lentement d’un pas régulier et pesant, la colonne cervicale en souffrance et faisait attention à ne pas répandre la précieuse boisson. Peut-être s’en servait-il aussi pour approvisionner en eau les abreuvoirs dans la pâture.
Il y a de nombreuses façons de faire porter à son corps une charge : sur la tête, le cou, l’épaule ou les épaules, le bras, la hanche, le dos… La meilleure méthode étant celle qui permet à la fois de tirer le maximum de ses forces et de les économiser. Le jouquet servait à transporter deux seaux ou deux bidons de lait. Ce système de portage consistait en une pièce de bois échancrée en son milieu pour épouser la nuque et reposer convenablement sur les épaules. Certains modèles possédaient un rembourrage pour un maximum de confort.

Émile possédait une bascule à grain, un instrument de pesage avec ses poids hexagonaux en fonte de fer, qu’un anneau permettait de soulever. Ses petites-filles grimpaient sur le plateau principal en imaginant conduire une voiture ou utilisaient celui des poids comme balançoire pour leur poupée. Il était suspendu par quatre chaînes au bout d’un bras de levier en fer.

Lorsque la Seconde Guerre mondiale a éclaté, Émile a dit que s’ils étaient contraints de quitter leur maison, ils se cacheraient au Vicly, une marnière dissimulée sous les buissons, à mi-chemin entre Veulettes-sur-Mer, Malleville-les-Grès et Auberville-la-Manuel. Nulle part ailleurs ils seraient en sécurité. Et lorsque les mitrailleuses ont crépité du côté de Cany-Barville et de Saint-Valéry-en-Caux, Émile a détaché le bétail et baissé les clôtures pour qu’il ne crève pas de faim à l’attache sur la parcelle. Quelques provisions dans un panier et les voilà partis dans la marnière, pris en chasse par un avion ennemi avant de s’y rendre, mais saufs.

Émile Baray cesse de vivre à l’âge de 81 ans. Sa mort tourne la page de la Première Guerre mondiale dans sa commune natale : il est le dernier Ancien combattant. Il est inhumé dans le cimetière qui entoure l’église d’Auberville-la-Manuel.

Lui qui a passé sa prime jeunesse dans un univers masculin a eu cinq petites-filles. Pas un seul petit-fils. Sa dernière petite-fille est née après son décès.